J’avais arpenté deux bonnes heures les petites pièces du musée Jean-Jacques Henner, me régalant tout autant du parquet craquant, des odeurs d’encaustique mêlées à celles des vieilles tentures, que de la contemplation de tous ces portaits de femme, spécialité de l’artiste. 

Régénérée de toutes ces saveurs, la tête  pleine d’une autre époque, j’avais dû marcher machinalement vers le parc Monceau, où je m’étonnais de me retrouver assise sur un banc, face au bassin, juste devant la vieille arcade de l’hôtel de ville. Il était midi et je commençais à avoir faim. 

Je commençais à fouiller dans mon sac à la recherche du petit sandwich que je m’étais confectionné le matin, lorsque je pris conscience du silence qui m’entourait. Un silence fracassant pour un mois de mars ensolleillé. Pas un gazouillis d’oiseau, pas un cri d’enfant jouant, pas un bruit de pas de joggueur. Étrange.

Remontant le nez de mon sac où bizarrement mon sandwich ne se trouvait pas, je regardais autour de moi et me rendis compte que j’étais seule.  Absolument seule. Par ce beau jour de printemps, le parc regorgeait habituellement de travailleurs prenant leur pause-déjeûner au grand air, d’enfants des crèches alentour en sortie, de joggueurs, de pratiquants de taï-chi ou de yoga, de lycéens flirtant. Mais aujourd’hui, personne. J’avais beau scruter le parc, j’étais bel et bien seule, enveloppée de silence. 

Je sentis l’angoisse monter en moi.

Puis un bruit de froufrou mélangé à un parfum de violette me parvint. Une personne dont je n’avais entendu les pas, d’un coup avait pris place près de moi. J’étais à la fois rassurée et terrorisée. Je tournais très légèrement la tête pour voir mon invité. C’était Madame de Marelle. J’étais très impressionnée. Elle portait une magnifique robe crème aux motifs de petites roses pâles. Et une grande capeline noire retenue par des rubans noués sous son menton. 

Je ne voyais que son profil. Immobile, elle fixait le bassin devant elle. Seuls bougeaient les rubans noirs qui retenaient sa capeline, ce qui était étonnant car il n’y avait aucun vent. 

De sa main droite elle tenait le pommeau de son ombrelle fermée, comme on tient  une canne. Sa crinoline me rentrait dans la cuisse, je me félicitais d’avoir mis ce jour-là un jean bien épais. Je n’osais plus bouger et le silence, seulement rompu par le léger bruit du virevoltement de son ruban, devenait très oppressant. 

Elle tourna alors très légèrement la tête de mon côté et se mit à fixer mes Nike blanches, mes préférées pour mes virées parisiennes. 

 » Que ce doit être si douillet, ces étranges souliers ! », me sortit-elle d’un coup. 

Puis elle revint à sa posture de tête initiale et se remit à fixer le bassin. Je ne savais pas si je devais répondre, je crois que de toutes façons j’avais perdu la voix. 

Quelques minutes passèrent dans ce silence oppressant. Doucement, je sortis mon téléphone de mon sac, ainsi que mes petits écouteurs, pour me détendre un peu avec de musique.

Je choisis un morceau au hasard dans ma playlist et tombais sur Police, « Roxanne », qui aussitôt m’apaisa. Je me laissais enporter par le refrain lancinant et me retenais de chanter comme habituellement. 

À la fin du morceau, alors que le son s’estompait, Madame de Marelle sortit de son silence et lança « Paroles stupéfiantes, mélopée envoûtante. » J’étais scotchée. Madame de Marelle avait une ouïe bien fine et comprenait l’anglais.

Je décidais d’arrêter pour la musique et tout comme elle, me mis à fixer le bassin. Plusieurs minutes passèrent encore, elles commençaient à m’être agréables, puis ma voisine sembla s’agiter quelque peu et dit  » Ah ! La voilà ! »

Traversant les arcades, toute souriante et gambadant, Laurine arriva. Elle sautillait vraiment très haut sur le petit sentier longeant le bassin. Ses petits bonds s’élevaient à plus d’un mètre du sol, c’était vraiment impressionnant. Sa robe s’envolait, tout comme ses boucles de cheveux qui se défaisaient, ainsi que les jolis rubans bleus qui  retenaient les boucles.

« On dirait qu’elle vole presque vers le ciel ! », ne pus-je m’empêcher de m’exclamer. 

 » Elle vient du ciel », répondit Madame de Marelle, un sourire dans la voix.

La petite ralentit doucement pour s’avancer vers sa mère. Je crus qu’elle ne me voyait pas, mais elle fit un pas vers moi, saisit un des rubans bleus de ses cheveux et me le tendit, me fixant de ses grands yeux.  » Il vous ira à merveille, Chère-Amie ! » 

Alors sa mère se leva, se pencha sur Laurine pour refaire un peu sa coiffure puis, se redressant, les mains posées sur les épaules de la petite fille, me regarda dans les yeux.  » Chère-Amie, j’ai rendez-vous bientôt avec Monsieur Jean de Castex au 43 avenue de Villiers. Consentiriez-vous à garder ma charmante enfant ? » 

C’est au moment où je prenais conscience qu’elle se rendait à l’hotel particulier où je me trouvais le  matin même, l’adresse du Musée Henner, que mon rêve prit fin.

NB : en ce moment, je lis « Bel-Ami » de Maupassant, et çà me monte à la tête, je crois !