« Fille », de Camille Laurens, Gallimard, 2020, 225 pages.

Laurence grandit à Rouen dans les années 60 auprès de sa grand soeur, de son père médecin et de sa mère femme au foyer. Ses parents l’aiment mais auraient aimé avoir un fils. 

Son père, lorsqu’on lui demande s’il a des enfants, répond que non, qu’il a deux filles. Il appelle « Groc » Laurence face à ses fesses potelées. C’est un rigolard, un roi des blagues salaces. Laurence se construit avec çà. Enfant précoce, elle s’interroge sur les mots, sur la différence fille-garçon et grandit en pensant que tout serait plus simple si elle était un garçon.  

Cette première partie du roman nous montre les conséquences dans la construction personnelle des petites atrocités sexistes qui peuvent être énoncées anodinement dans les familles. Çà remue, çà choque…parce que c’est réel, parce que çà existe encore, parce qu’on a toutes entendu ou vécu des trucs comme çà.

Et puis à l’âge de 10 ans, Laurence sera victime d’un attouchement dans la famille. Affaire étouffée aussitôt par les femmes de la famille. C’est rien…çà arrive…faut oublier. Laurence se construit avec çà en plus, n’en reparlera plus, tout le monde oubliera.  Laurence s’adapte, gère seule ses peurs et ses cauchemars, se dit que décidément, ce serait plus simple d’être un garçon, ses parents avaient raison.
Adulte, Laurence fonde une famille. À cause d’une intrusion de son père dans son suivi médical lors de sa première grossesse, elle sera victime d’une erreur médicale, subira une perte qui bouleversera sa vie et pour finir, une mutilation génitale après son épisiotomie, parce que ce sera plus agréable pour le mari lors des rapports. Tant pis pour la femme. 
Laurence pense être heureuse mais elle subit  sa vie. 
Et puis Laurence aura une fille. Cette fille devenue ado lui apprendra que c’est bien d’être une femme, même vraiment très bien. 

C’est cette dernière partie du roman qui m’a le plus plu, parce qu’il faut bien l’avouer, la première moitié est lourde. Laurence subit trop de choses pour que ce soit réaliste. Et pourtant c’est très  utile, faut dénoncer.
Cette dernière partie du roman, centrée sur la relation de Laurence et de sa fille, est très belle, elle ouvre sur la réelle liberté de la femme, l’enterrement possible de tous ces préjugés et carcans familiaux qui ont longtemps entravé les femmes tout en étant admis par la société. 
Cette histoire de vie est un texte puissant sur les petites et grandes mutilations de la femme, sur le poids des mots dans les constructions personnelles, sur les mutations sociales autour du féminisme dans notre société actuelle.