« Des diables et des saints », de Jean-Baptiste Andrea, L’Iconoclaste Roman, 2021.

Ce roman est une petite étoile bien scintillante, fine et puissante, qui va venir illuminer ma bibliothèque. 

Nous rencontrons Joe, un soixantenaire fort  bien habillé, malgré sa cravate un peu démodée et une seule joue rasée. 
Joe passe ses journées à jouer sur les pianos publics que l’on voit partout dans les halls de gares ou d’aéroports. Il joue dans le monde entier. On le rencontre ici à Paris, gare de Lyon, je vois très bien de quel piano il s’agit d’ailleurs.

Joe ne joue que du Beethoven, son vieux maître de piano vénérait Beethoven comme un dieu. Joe joue avec une virtuosité incroyable qui fait systématiquement s’arrêter les passants, même les plus pressés. 

On lui demande parfois ce qu’il fait là, lui qui pourrait par ses doigts remplir les plus prestigieuses salles de concert du monde.

Il répond toujours de façon très évasive. Mais là, Joe a décidé de nous raconter son histoire. Alors on le suit, avec une curiosité mêlée de respect.

Joe, issu d’une famille très aisée, deviendra orphelin de parents et de soeur à l’âge de 15 ans. Sa vie bascule. Il est envoyé dans un orphelinat lugubre, tenu par un religieux fou furieux. Il y découvrira la vie. La noirceur de l’être humain, humiliations, manipulations, privations, mais aussi la chaleur de l’amitié, du partage, des souvenirs, des rêves et de l’amour, qui font palpiter le coeur et fournissent l’énergie pour une vie. 
Au delà du simple récit d’une vie dans un orphelinat et des abus qui ont pu y être perpétrés, c’est la force de la vie, l’intelligence de l’enfance, les émois et la force de l’adolescence, qu’a voulu montrer l’auteur. Et c’est réussi. 

Jean-Baptiste Andrea nous montre la capacité des enfants à développer des stratégies pour tenir (merveilleux Sinatra qui attend que son père vienne le chercher), à se réfugier dans les sensations du passé (Momo et sa vieille peluche aux senteurs du Maghreb, Joe qui s’accroche aux notions de rythme que voulait lui transmettre son vieux professeur avec ses méthodes originales), à se délecter de la moindre trace de l’extérieur (bricoler une radio pour entendre chaque dimanche soir la voix de leur speakerine préférée), à se souder malgré les inimitiés pour tenter de sortir de l’enfer. 
Quel  merveilleux texte sur la résilience ! Cà pourrait être sordide, du tragique gratuit, ce n’est pas ça du tout, j’aurais d’ailleurs détesté, trop facile. C’est un récit sensible et lumineux, qui serre le coeur juste ce qu’il faut mais choisit plutôt de faire sourire, quelle fine intelligence !

La plume est riche, on danse avec les  notes, les rythmes et les astres, c’est un régal.

Je suis heureuse d’avoir rencontré Joe et ses amis, de connaître son histoire et son secret. Je penserai toujours à lui et à sa vie d’espoir lorsque je verrai une personne jouer du piano dans les gares.