Un petit défi écriture. Çà faisait longtemps. Çà fait du bien.
Vu chez l’amie Colette :

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Thème : guitariste

Mots à placer : 

revenir, égayer, gratter, note, voûte, immobiliser, apaiser, complainte, consoler, murmurer.

Zou.

                       🎸 Le guitariste 🎸

Qu’elle était bien, en ce soir de juin. Heureuse, bien dans ses Doc Martens trouvées d’occaz au kiloshop, une vraie aubaine, même si elles avaient bien entamé ses économies de baby-sitter.
Ses parents l’avaient autorisée ou plutôt encouragée à sortir ce soir, après tout elle avait seize ans, et puis il fallait bien décompresser un peu, elle avait beaucoup travaillé pour le bac français toute cette année. Ce matin, c’était l’écrit, elle avait gratté comme une folle et était contente de sa copie.  » La poésie d’Apollinaire s’invente-t-elle en rejetant le passé ? » Ah comme elle s’était éclatée ! 
« Ah comme tu as besoin de te consoler »… Lui avait dit son père après l’annonce du sujet, lui tendant deux pièces de dix francs « pour qu’elle aille s’amuser ».
Elle n’avait rien mangé à midi ni au dîner et sa mère s’inquiétait, elle la trouvait bien pâlote depuis quelques semaines, plus rien n’égayait sa fille, toujours fourrée dans ses bouquins ou ses musiques, à plus sortir avec ses copines, sauf pour aller réviser, là elle rentrait toujours enjouée. Bah l’appétit finira toujours par revenir, pensait sa mère.
Dès demain elle entamerait le bachotage intensif pour l’oral, dans dix jours. Elle avait hâte, elle adorait étudier. D’autant que Julien lui avait proposé de réviser ensemble l’oral.  
Pour ses parents, elle était censée retrouver ses copines et butiner de bar en bar à boire des cocas ou des diabolos orgeat, dans la joyeuse cacophonie de la fête de la musique. 
Sous la voûte bleue à peine nuageuse qui peu à peu se teintait de notes mauves et oranges tandis que le soleil déclinait, elle marchait, apaisée, accompagnée de l’éternelle complainte des mouettes et du long klaxon du dernier ferry en partance pour Portsmouth, se mêlant à Depeche Mode qu’elle écoutait sur son walkman sony bleu. 
Au fur et à mesure qu’elle approchait du centre-ville, elle ressentait dans son corps les puissantes vibrations des basses des groupes jouant devant les bars, jamais elle se s’était autant sentie vibrer, elle s’imaginait pouvoir s’envoler.
 » À 21 h aux trois marches ». Julien lui avait murmuré çà ce midi vite fait, sans même la regarder, il semblait pressé, sans doute voulait-il se reposer et répéter, il avait vite filé, alors qu’à la fin de l’épreuve la petite troupe débrieffait devant le lycée des sujets de français. 

Elle n’en revenait pas d’avoir osé lui demander s’il jouait ce soir. Julien. Ses longs cheveux blonds, son allure de dandy grunge inimitable avec son pantalon de smoking plissé sur ses Docks bleues, sa grosse chemise de bûcheron, ses doigt musclés de guitariste, ses bracelets brésiliens colorés délavés, son air si doux, si sensuel lorsqu’il se mettait à chanter après quelques accords, « The sound of silence », « Mrs Robinson », merveilles de merveilles, il était son Paul Simon.
Elle était dingue du « nouveau » depuis le début de l’année. Il arrivait du sud, de Marseille, ça la fascinait, elle aimerait tant voyager. Timide, elle n’osait pas lui parler, il l’impressionnait, et puis il s’était rapproché d’elle au moment des révisions du bac français, réviser à ses côtés l’illuminait, çà l’immobilisait aussi, quoi dire, quoi faire, ah qu’elle s’énervait elle-même, le nombre de fois où elle aurait pu tenter un truc, effleurer doucement sa main, remettre innocemment en place une longue mèche de cheveux, quand elle lui tendait ses fiches çà aurait été possible, chaque soir elle remettait au lendemain, l’embrasser elle y songeait même pas, sauf la nuit, parfois, dans ses rêves. 
Elle leur imaginait une vie de bohème,  lui sur les routes pour donner ses concerts partout en Europe, elle, écrivaine, le suivant, travaillant le matin, visitant l’après-midi, l’écoutant le soir. Et voilà qu’il l’invitait à son concert ce soir !
Fébrile, la tête embrumée de musiques et de doux rêves, énergisée par Personal Jesus dans son casque,  elle avançait sur le boulevard, n’était plus très loin désormais des « Trois marches », d’ailleurs elle voyait un bel attroupement devant le bar, le groupe juste avant semblait avoir du succès.

Il était temps d’éteindre son walkman, de rajuster sa tenue et sa coiffure, jean troué, chemise chipée à son grand-père, cheveux crêpés, sac en osier, mince une envie de faire pipi urgente, çà lui faisait toujours çà quand elle était en stress. Le concert commençait dans quinze minutes, elle avait largement le temps de passer aux toilettes du théâtre, situé à deux rues. C’est en traversant la rue qu’elle les vit, juste en face du passage piéton sur lequel elle était engagée,  enlacés sous le porche de la librairie, adossés au rideau de fer, ils s’embrassaient, les longs cheveux de Julien masquant le visage de Daphné, ses beaux doigts de guitariste posés sur ses épaules, entourant sa nuque.
L’homme qui la retint au moment où elle se mettait à courir empêcha la Renault 5 rouge de la percuter de plein fouet. Le conducteur effrayé avait hurlé, klaxonné furieusement, avant de continuer sa route. Elle resta serrée longtemps dans ses bras, à trembler, sur le trottoir, bien après que la foule ameutée se soit dissipée, les amoureux envolés. 
C’est ainsi qu’elle avait rencontré Thomas, qui partait jouer dans un bar, plus bas.